en chantant

Est-ce qu’un auteur peut « pleurer » de tout, est-ce qu’un humoriste peut rire de tout ?

C’est en apparence la même question à ses deux extrêmes.
A y regarder de plus près, pas tout à fait.

Les rires peuvent être horribles s’ils sont moqueries ou ricanements.
Ce n’est jamais le cas des pleurs.
Ce faisant, un article, un livre, un reportage, un film, peut aller au bout de l’horreur pour la dénoncer, essayer de la combattre. Ou par devoir de mémoire.

Peut-il en être de même d’une chanson ?
Avec « sa propre détresse », même si les grandes douleurs sont muettes, pourquoi pas ? « Ne me quitte pas », pleurer un peu en chantant comme une thérapie pour moins pleurer.
Peut-il en être de même avec, non pas la sienne, mais la détresse ou l’horreur subie par d’autres ? Peut-on là toujours « pleurer » en chantant, en musique, en public et, surtout, à quelles fins ?
Evidemment pas pour suspendre un succès à la corde de l’affect.
La seule raison qui vaille serait dans le pouvoir d’une chanson de lutter, ne serait-ce qu’un peu, contre l’horreur toujours présente qu’elle dénonce.

Des combats se sont gagnés au chant des partisans, mais ils ont engagé plus que leur chant.

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intellectuel

Étonnement, Albert Camus ne se disait pas intellectuel, écrivain ou philosophe, mais artiste. Plus encore qu’une certaine modestie, on pourrait y voir une traduction de sa volonté permanente d’équilibre entre la théorie et la pratique, l’idéal et l’accessible, l’universel et le singulier. « Les hommes ne vivent pas que de justice mais aussi de beauté ». « De justice et d’innocence », écrit-il même dans « Les justes ». Son œuvre romanesque et théâtrale, dans une beauté à même de faire sens sur l’instant, s’est ainsi élaborée en contrepoint d’une réflexion philosophique et d’un engagement d’intellectuel pour plus de justice dont il mesurait la portée et le terme moins immédiats. Ici sans doute une distinction radicale avec Sartre en qui la justice de demain se dispensait plus aisément (en tous cas pour les autres) de beauté présente.

Camus se disait artiste, mais c’était Camus.

La plupart du temps, les artistes – quand c’est encore leur objectif – ne peuvent nous offrir qu’une beauté signifiante. Le génie seul des grands écrivains, de Shakespeare à Dostoïevski, est de nous révéler à nous-mêmes jusque dans nos recoins les plus obscurs, mais leurs découvertes sont empiriques, rarement théorisées.

Les philosophes ont davantage vocation à théoriser ce qu’ils croient déceler de ce que nous sommes et l’on peut espérer que c’est à la fin ultime de nous rendre un peu meilleurs, vers plus de justice donc.

On pourrait ainsi déduire que l’écrivain est d’abord un acteur de beauté, le philosophe un penseur de justice.

L’intellectuel serait peut-être celui qui parviendrait à être penseur et acteur à la fois de justice et de beauté. Cette incarnation requiert sans doute des circonstances particulières. Il faut peut-être un Dreyfus pour un Zola, pour que la beauté du verbe s’incarne dans la justice de l’action, forgeant à cette occasion le terme d’intellectuel pour la première fois appliqué à Zola.

De même, penseur de beauté paraît assez bien qualifier les mathématiciens ou les physiciens théoriciens en quête de la parfaite harmonie explicative de leurs équations. Mais il faut en outre qu’elles s’incarnent dans une application de justice, que l’esthétique de la pensée rejoigne l’éthique de l’action pour que leur inventeur soit élevé au rang d’intellectuel plutôt que d’apprenti sorcier.

Finalement, ne serait digne du terme « d’intellectuel » que celui qui parviendrait à se hisser à hauteur d’un « manuel » qui produit du beau d’un geste juste.

puzzle

Parler d’une certaine exigence en matière artistique vous fait illico courir le risque d’un procès en haute prétention, en discrimination indue, tous les goûts étant dans la nature, en soi-disant élitisme.
Bah bah…

A titre d’exemple.
L’idée première d’une chanson est une image intérieure, au départ plus ou moins floue, qu’il s’agit pour un auteur d’élaborer, de reconstituer, de restituer à la manière d’un puzzle, en assemblant après les avoir rassemblées toutes ses pièces utiles et nécessaires, chacune à sa bonne place.
Au final, le regard que l’on peut porter sur le puzzle est de deux ordres distincts :
– La photo.
– Le travail de reconstitution.

La photo : Selon le sujet, le cadrage, l’éclairage, la profondeur de champ.., on peut légitimement y être sensible plus ou moins ; affaire de goût, de couleurs, aussi d’humeur, de moment, de lieu.
La girafe trouvera avantageusement sa place au-dessus de la chasse d’eau, telle « La danse des canards » au mariage de la frangine. Un whisky sur l’accoudoir du salon s’accommodera mieux « Avec le temps » d’un paysage noir et blanc d’automne.

Le travail de reconstitution : L’appréciation ne relève pas ici du ressenti mais de la technique sous ses multiples formes et composantes, laquelle est au service du fond, du style, de la dimension poétique… Une moindre technique peut occasionnellement créer son effet, ça ne peut guère être la règle.

Plus que de l’élitisme, il y aurait du mépris à dénigrer, par exemple, le « Big bisou » de Carlos, texte signé Claude Lemesle et remarquablement fait pour ce qu’il doit être.
Il n’y a l’un pas plus que l’autre à observer qu’un puzzle est mal assemblé, mal reconstitué, aux pièces manquantes, inversées, forcées, rognées, mélangées avec celles d’un autre puzzle.

On peut regretter que l’objectif d’un possible Cartier-Bresson ne focalise pour de faibles raisons artistiques que sur d’évasives pin-up de calendrier. Le bon sujet ne suffit inversement pas à faire le bon photographe.

À la Une

Camus« L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. » Albert CAMUS