louis lucien pascal

« Aurai-je l’audace de vous demander votre avis, ressenti sur mon travail d’auteur compositeur ? »

La question sur ma messagerie me frappa moins par une quelconque audace que par sa simplicité, sa fraîcheur, sa candeur presque.

Je partis à la découverte : Louis Lucien Pascal

Une page, une seule, sans doute, j’imagine, à l’image du personnage. Tout est là, livré en vrac mais non jeté au hasard. Sous l’apparent désordre, une cohérence. Et un certain goût.

Le goût de la passion et de l’exigence qui façonnent ses chansons.

Une voix d’abord, agréablement chaude et grave, au service d’une interprétation au phrasé fluide intelligemment posé.

Un sens de la mélodie encore, pas si courant dans la chanson française dite à texte, doublé d’une élégante sobriété des arrangements.

Et des textes d’une patte saillante et affûtée dans une pâte pleine et ronde.

Une écoute ne suffit pas, dix pas davantage. On ne ramasse pas en se baissant les chansons de Louis Lucien Pascal. Il faudrait plutôt se hisser, comme pour sur la pointe des pieds entrevoir au-delà.

Ou en deçà.

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la moitié du chemin

L’heure venue a tout juste un an.

Au long de cette année j’ai décliné quelques sollicitations d’entretien visant à une sorte d’explication de texte des chansons de l’album. Il me semblait n’avoir rien à leur ajouter.

« On n’entre pas dans mes chansons comme dans un moulin », disait Brassens, qui considérait en outre que les gens devaient vers elles faire la moitié du chemin.

Je me demande si ce qu’un auteur peut dire de ses chansons n’est pas dans les mètres manquants de sa propre moitié de chemin. Il viendrait alors combler à l’oral ce qu’il n’a pu élaborer à l’écrit.

Inversement, au terme d’une démarche davantage aboutie, tout ce qui en sus pourrait être dit viendrait non pas déflorer ni même éclairer mais empiéter sur les pas libres de chacun.

Moitié-moité en somme, la condition pleine du partage.

poètes, vos partitions !

« De la musique avant toute chose », nous dit Verlaine.

Plus que de radios, de journaux, de médias, c’est souvent de musiques d’abord dont les chansons dites à texte manquent le plus cruellement pour se faire entendre.

En se proclamant chansons à texte, se supposent-t-elles à coup sûr et par principe chansons à mélodie, le texte seul requérant un supplément d’effort et d’exigence ?

Sans doute pas. Il est des mélodies aussi pauvres et navrantes que des textes de chansons dites de variété, et l’on ne voit guère de privilège à être unijambiste de la jambe droite ou gauche. La belle chanson marche sur ses deux pattes.

Charles Aznavour suggère que la musique est ce qui fait venir les gens, le texte ce qui les fait rester. De bon sens. Qu’on le veuille ou non, une chanson entre par l’oreille ; à défaut, elle risque de sortir par les yeux.

Ainsi passent sur les ondes et puis s’en vont des chansons de variété, quand celles dites à texte, elles, ne passent plus guère ; parce que les chansons ont mélodiquement besoin de faire venir les gens, leurs propos n’étant généralement pas d’une hauteur telle qu’ils puissent à eux seuls rassembler au-delà des cloches de leur chapelle.

Il est des tubes sans texte, aucun sans mélodie. La musique aussi s’écrit, et doit restituer celle des mots en se portant à leur hauteur. Le Léo Ferré populaire, grand-public, est celui de « Avec le temps » et  « C’est extra » comme est leur musique à la clé. La force d’un Brassens réside sans conteste dans la qualité également de ses compositions. La France de Ferrat doit autant à sa mélodie que le Brel d’Amsterdam. Et Nougaro revint avec Nougayork, et Souchon sut faire appel à Voulzy. Et de Béart le sens de la ritournelle.

On pourrait inversement énumérer nombre de plumes plombées, confinées derrière d’étroites grilles de trois accords. Ainsi s’avère pour un très grand nombre d’auditeurs la chanson à texte fréquemment ennuyeuse à l’écoute, son plus bel écrin – dans le meilleur des cas – étant alors d’un recueil la reliure et le papier.

Poètes, vos partitions !

les mots qui manquent

Il tient depuis peu dans les colonnes de Reims Oreille belle rubrique « De chanson et du reste » et ne dira mot des siennes.

Il est vrai que ses « textes sont originellement extérieurs, périphériques à la chanson » et qu’il n’est, toujours d’après lui, « ni poète, ni artiste ».

Albert Camus disait que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

Il s’agit dès lors de traquer les mots qui manquent, et c’est précisément le remarquable particularisme du travail d’auteur de Cyril C.Sarot. La contradiction n’est en partie qu’apparente, l’exigence laissant autant insatisfait de soi-même que détaché des termes et appellations génériques.

Le mot qui manque est un mot moins sûrement qu’une respiration entre les mots, entre les lignes un souffle, un élan. La plupart des auteurs emboîtent leurs mots, plus rares sont ceux laissant – recherchant – cet interstice où les mots gardent la parole, où la phrase, le vers, le propos peuvent déborder de leur cadre. On est alors loin de l’eau troublée pour laisser croire à sa profondeur. A l’air libre un ruisseau, non une canalisation.

Dans le cœur mis à nu
Qui s’offre et sans défense
L’atome un peu crochu
Qui fait la différence

J’ai apprécié l’artiste – pardon, l’auteur – avant de connaître le bonhomme, et les deux ne font qu’un. « Je ne sais où je vais, mais j’aurai su partir », écrit-il. Le propre du ruisseau.

Deux sites, Hors-chant et L’autrement dit, forment une élégante présentation de ses écrits et recueils où ses vers toujours ont cette musique intérieure qui permet de les goûter comme… des poèmes. Pour cette raison, dit autrement, ils sont plein chant.

On trouve en exergue de l’un de ses blogs cette citation d’Erik Satie : « C’est le musicien qui inventa l’art sublime d’abîmer la poésie. »

Avis aux compositeurs !

La barre est haute.

la bonne chanson

D’abord l’idée. Le cuisinier qui dans une marmite enfourne ses ingrédients sans avoir mijoté l’idée de son plat va au devant d’une étrange bouillie.

L’angle ensuite. Tout, peu ou prou, a déjà été cuisiné, on ne peut rechercher que des manières différentes de préparer, accommoder, amener à point dans une assiette des mêmes ingrédients de base. Il s’agit alors de trouver une direction, celle qui éloigne du mets recuit, recette éculée.

Le reste, tout le reste, est travail encore. Une route plus ou moins longue, plus ou moins âpre, qui dans tous les cas requiert un point de départ, deux ou trois étapes, un point d’arrivée. Ce tracé d’un itinéraire constitue une sorte de trame, un canevas, une charpente, un squelette qui donne à la démarche sa cohésion, sa cohérence, sa tenue.

Le faiseur de chanson de ce point de vue est un marcheur. Pas à pas, mot à mot, note à note, il avance. Destination en tête, il cherche son rythme, souffle et tempo, s’écarte, revient, déblaie, coupe, taille, aplanit, ajuste le trait, le tracé. Et regarde, fouine, cueille, creuse, marche en découvrant, découvre en marchant, hume et inspire, se laisse inspirer, observe, scrute, écrit. Et se réjouit, d’un plaisir souvent gage d’une avancée dans la bonne direction. A chaque obstacle son passage, sa solution ; si talent il y a, il est de les trouver, sans dévier.

A l’arrivée, au bout de la marche, comme une odeur de cuisine au seuil de la maison. Elle fleure bon dès l’intro, la bonne chanson.

le métier d’homme

L’artiste et le scientifique ont un point commun : ils cherchent. Que cherchent-ils ?

In fine, à rendre compte de leurs observations. Leurs perceptions du monde les conduisent à vouloir en modeler une représentation. De là pareillement les lois gravitationnelles de Newton ou les Quatre saisons de Vivaldi.

A ce stade, une distinction. La science tend à objectiver, ce que l’art ne peut faire. Le scientifique tente de proposer une explication objective d’une réalité extérieure, l’artiste essaye de restituer sa perception intérieure et subjective du réel.

Les lois de la gravitation sont antérieures à Newton, il en est le découvreur, pas l’inventeur. Inversement, le printemps, l’été, l’automne, l’hiver existaient bien avant Vivaldi mais ce dernier demeure le créateur d’une œuvre musicale qui ne lui préexistait pas. Un autre que Newton aurait avant lui pu découvrir les mêmes lois de la gravitation, un compositeur autre que Vivaldi n’aurait évidemment pas écrit la partition des Quatre saisons à l’identique.

Une théorie scientifique peut éventuellement prétendre à la représentation complète et exhaustive d’une réalité donnée, il n’en va de même d’aucune œuvre d’art.

Pourquoi ? Parce que la vérité est une et la beauté multiple.

Le scientifique est tenaillé d’abord par la recherche du vrai, l’artiste par celle du beau. Par des voies multiples, tous les scientifiques dans leur domaine cherchent la même et unique chose : la solution, la vraie. Cette solution, même provisoirement, constituera une forme d’aboutissement dont la validité des applications s’imposera à tous, de l’ordinateur au vaccin. L’oeuvre d’art, a contrario, n’a pas vocation à clore mais à ouvrir. Un artiste n’a rien de définitif à proposer, la beauté a mille facettes.

Est-ce à dire que le beau ne se soucie guère du vrai et inversement ? Allez dire cela à un artiste, à un scientifique ! Ils vous répondront que non, forcément. A quoi servirait le beau au service du mensonge, le vrai au service de la laideur ?

L’artiste recherche la belle exactitude de son trait, le scientifique l’exacte beauté de son équation. Beauté et vérité ont partie liée. « Le beau est la splendeur du vrai », disait Thomas d’Aquin.

C’est tout l’art du métier, d’artiste, de scientifique. Du métier d’homme.

de cendres et de roses

Y a des voix comme du bois dans l’âtre.

Ainsi celle gravement belle, chaude et toute intérieure de Mary Chapin Carpenter.

A proprement parler cette femme ne chante pas, elle s’efface derrière ses chansons et l’on n’entend plus qu’elle.

Chanter c’est parler en musique et il faut peut-être toute la tranquille assurance de son propos, adossée à un exigeant travail d’élaboration, pour n’avoir pas plus à élever le ton que les tonalités, sans mimer à l’inverse ces confidences marmonnées qui peinent à masquer un manque de souffle.

Une incise : étrangement, on ne voit guère d’équivalent féminin dans notre belle langue du pays de Chénier où nos piafs à gorge et à texte se croient fréquemment tenues de marteler leur chant, en affublant parfois leur lyrisme du tic de rouler les r comme l’océan sa mousse, le pendant masculin de cette rouroucoulade s’avérant également vérifié.

Mary Chapin Carpenter donc, songwriter américaine tendance country folk, d’un public en France confidentiel, trop, vient de sortir un album de roses et de cendres, et d’une flamme claire d’acacia : Ashes & Roses – mai 2012.

But I keep on going and I hope I’ve learned
More of what’s right than what’s wrong
It’s ashes and roses and time that burns
When you’re chasing what’s already gone
Ashes and roses and hearts that break
I tried so hard to be strong
But maybe my worries were not my first mistake
I’m chasing what’s already gone
 

Ces quelques vers pour à peine illustrer sa démarche et son écriture riche d’une dizaine d’albums, d’un réalisme en touches impressionnistes, souvent sobrement arrangés, toujours mélodieusement composés. Quelques titres de suggestion pour une éventuelle première approche à la découverte de son répertoire : Shelter of storms, Iceland, Mrs Hemingway, Grand Central Station, Between here and gone.

A écouter devant un feu de cheminée, ou n’importe où ailleurs. Capables d’envoyer quelques pensées grises en fumée, y a des voix qui pansent.

Des voix comme du bois dans l’âtre.