vers bouteille

Le papier ci-dessous a presque trois ans, je me demande s’il ne s’avérait pas un peu optimiste quant à la pérennité possible d’une chanson « mise en bouteille au Domaine ». Le mode de consommation de la musique ne cesse d’évoluer vers celui du buffet garni en libre accès. Les comportements individuels sont moins en cause que le modèle lui-même, ce dernier constituant un appel d’air – de chanson –  aux premiers. La création se porte bien – encore qu’il faudrait définir ce que l’on entend par « création » – , disons au moins que la production musicale n’a jamais été aussi fournie, et même consommée, librement consommée, tel le verre d’eau chez le cafetier du coin, ce qui n’abreuve guère le cafetier. Une chose, depuis trois ans, demeure sûre : « Il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Au sortir de la dernière guerre et pendant grosso modo les Trente Glorieuses, la filière musicale française s’est développée en mode artisanal. Des découvreurs de talents, des éditeurs de terrain, des patrons de labels indépendants, pas forcément philanthropes mais souvent d’abord passionnés par l’artistique, accompagnaient et aidaient des artistes à construire leur carrière. Ainsi sont apparus, tôt ou tard, les Brel, Brassens, Ferré, Nougaro… La diversité musicale couvrait un panel assez large, de Barbara à Sheila, de Béart à Hallyday, malgré une offre globalement resserrée. Plusieurs raisons : la technologie difficilement accessible à l’autoproduction, le nombre limité de producteurs, le nombre réduit de médias prescripteurs et diffuseurs (4 ou 5 radios GO, 2 ou 3 chaînes de télévision). Des artistes s’installaient, d’autres passaient le temps d’un tube de l’été et laissaient leur chaise musicale au suivant.

Les technologies numériques et l’internet on fait exploser ce modèle. En réalité, ils n’ont fait qu’accélérer un processus engagé dans les années 80 où le secteur artisanal de la musique s’est transformée en Industrie musicale. On a peu à peu assisté à une concentration de la filière et à l’émergence des Majors. La taille d’une maison de disque peut être un atout pour ses artistes (effet de levier, rapport de puissance avec les médias…) mais également un handicap quand s’installe un mécanisme sériel assez commun : lourdeur => inertie => appesantissement => conformisme => prise de risque zéro. Qui sont aujourd’hui les « successeurs » installés de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro…? Deux à coup sûr, Cabrel et Souchon, c’est-à-dire plus ou moins des sexagénaires dont le début de carrière date précisément des années 70. La porte s’est fermée derrière eux. Des artistes de vingt, trente ou quarante ans s’inscrivant dans cette lignée, il y en a, on les connaît, mais ils n’ont pas ou peu de visibilité grand public. Les maisons de disque ont dans ce contexte leur part de responsabilité mais ne sont malheureusement pas seules en cause. Elles ont aussi dû répondre à une demande qui s’est déplacée. Les « auteurs » des majors ont pour consigne d’élaborer a minima, c’est-à-dire d’écrire sec, sans images, sans travail sur la langue, bref, d’être accessibles. Texto.

Sans le numérique, sans l’internet, nombre d’artistes seraient incapables de produire et diffuser, même modestement, leurs chansons. La technologie est donc une chance offerte, en rien évidemment une garantie de « succès ». L’offre est conséquemment devenue pléthorique, réduisant encore la visibilité. Pourquoi une radio locale ou nationale programmerait-elle les chansons de certains artistes autoproduits et pas celles de centaines voire de milliers d’autres ? En supposant qu’elle se mette à les diffuser tous, leur tour revenant tous les 3 ou 6 mois ne ferait guère avancer leurs affaires. Le rôle des intermédiaires prescripteurs (journaux, radios, télés), qui filtrent la production, est donc prépondérant. On peut discuter leurs critères, pas leur sélectivité.

Quid de YouTube, Deezer et autre MusicMe dans ce tableau ? Ils fonctionnent sans sélectivité, en accès direct du consommateur au producteur. Mais qui dit non sélectivité dit principe du tuyau : plus le diamètre est large, moins le jet est puissant. Pour un artiste autoproduit, c’est une vitrine, mais d’un impact promotionnel limité. Pour un artiste plus ou moins « installé », la libre écoute gratuite et à loisir laisse entrevoir le risque d’un important manque à gagner.

Au bout de ce cycle de trente années, après les trente d’après-guerre, le temps de la poule aux disques d’or semble révolu. La technologie ne cesse d’évoluer et va modifier encore notre mode de consommation de la musique. A plus ou moins court terme, on pourra moyennant forfait modique disposer sur son autoradio, sa chaîne Hifi, son portable, son iPod…, bref, en tout lieu et à tout instant, de la programmation musicale que l’on aura sélectionnée. Ce mode de consommation courante, disons en « pichet », devrait raisonnablement conduire à l’inutilité du support CD et par suite à sa disparition progressive puisque toute chanson sera partout et à tout moment aisément accessible à l’écoute.

Mais…, la musique, et toute forme artistique en général, crée possiblement du lien, un lien affectif, singulier, privilégié, entre un public et son créateur. Les gens que nous aimons nous donnent envie d’avoir quelque chose d’eux. Un besoin de propriété au bon sens du terme, qui n’est pas accumulation indifférenciée mais goût de la chose en propre. Un lecteur n’éprouvera jamais un réel bonheur à lire sur un écran. « Lire, c’est être lu » [Georges Steiner], un acte intime, charnel, et le toucher du papier, le transport sur soi de l’objet participent de cette intimité et de cette relation à l’autre.

Pour des raisons analogues, la « dématérialisation » en cours de la musique ne se suffira pas à elle-même. Hors « pichet » de consommation courante, on peut espérer une place pour un « objet » musical au contour encore à déterminer, autre sans doute que celui du CD. Un objet plus personnalisé, plus typé, plus artisanal peut-être. Des vers de chansons en « bouteille du Domaine ».

Il reviendra alors aux artistes, à chaque artisan, de la définir ou la personnaliser. Parce qu’une chose au moins est sûre : il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît.

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