la prose des jours

La chanson soi-disant engagée adopte quasi exclusivement la forme du réquisitoire, presque jamais celle de la plaidoirie, laquelle procède pourtant d’une au moins aussi grande – mais évidemment moins criante – soif de justice.

Et l’on voit ainsi, en chaire de vertu et robe de procureurs, de zélés guitareux – mais l’accordéon et le pipeau ne sont pas exclus – pendre à leurs cordes tout ce qui contrevient peu ou prou au sens aigu de leur morale, sans omettre le péril d’enfoncer quelques portes ouvertes, tout en se gardant bien d’en aborder quelques autres, d’un évitement partial ou prudent. On pourrait multiplier les exemples.

J’ai dit « morale » ? Pardon, « éthique », autrement dit une morale à géométrie variable puisque sans adossement à un absolu, éthique adaptable par soi-même à soi-même, en conscience, et pourquoi pas ? Croire au bien n’implique pas d’être toujours à même de parfaitement le définir, de l’accomplir encore moins.
Mais justement, sur cette base relativiste et incertaine où chacun par définition demeure relativement libre de son éthique, une éthique non pas fixée mais en permanence à rechercher, aussi bien à titre privé que dans la sphère publique, comment ces vertueux procureurs peuvent-ils fonder la valeur quasi-absolue de leur jugement, et plus souvent leurs sentences, assurés du bien et du vrai jusqu’à considérer comme illégitimes leurs contradicteurs relégués fréquemment au rang de scélérats, alors même que tout est relatif ? Ils ne nous le diront pas, et n’en tireront par suite aucune exigence de retenue, de mesure, de scrupule.

Second paradoxe d’une grande force comique, ces grands pourvoyeurs de chambres d’accusation se posent en chantres de la tolérance, et rebelles en sus, convaincus de tailler leurs petites banderoles agitées dans une étoffe pure de résistant.

Conséquemment, leur sectarisme s’étale au nom même du bel esprit si peu sectaire dont ils se réclament.

La sincérité de ces « mutins de Panurge » – savoureuse appellation de Philippe Muray – est moins en cause que leur immaturité patente, ou leur paresse intellectuelle, encore que faire courir dans les échines l’héroïque frisson d’une résistance, fut-elle de pacotille, présente en régime démocratique et temps de paix le double agrément de gonfler son âme et les rangs derrière soi.

« Il faut revenir à la prose des jours », disait après-guerre René Char, résistant dès la première heure. Non plus les jours noirs des clairs combats à mener contre la Bête absolue, mais ceux prosaïquement plus gris. Les combats, et leurs « combattants ».

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