À la Une

Camus« L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. » Albert CAMUS

engagé

brassens« En réalité, je me suis engagé. Seulement, les mauvais esprits ou ceux qui sont dépourvus d’esprit ne s’en sont pas aperçus. Pour que les gens un peu imbéciles s’imaginent que vous êtes engagé, il faut que vous énonciez des faits, il faut que vous leur disiez, voilà : « je suis contre la peine de mort ». Moi, je n’ai pas dit « je suis contre la peine de mort », j’ai écrit Le gorille. »  G. BRASSENS

Bien des chansons de Brassens sont à ce titre des chansons engagées.

Elles le sont à sa manière, qui rejoint celle d’un La Fontaine. Son humanisme fait de lui de facto un moraliste, en aucune manière un moralisateur. La différence ? Il ne se suppose pas au-dessus d’autrui au point de se sentir légitime à lui faire la leçon. Il la propose en partage, ténue et soucieuse de ne pas indisposer, laissant chacun libre, sans se voir mis à l’index, de l’accueillir ou pas.

Au premier degré, un décor, des personnages, une histoire. En filigrane du texte ou seulement en un vers, quelque chose de plus que la chose dite, quelque chose de non expliqué, encore moins asséné, juste suggéré.

Rien de frontal donc dans les chansons « engagées » de Georges Brassens. Elles ne forgent pas un réquisitoire, s’apparentent plutôt à une plaidoirie. Ce dernier exercice s’avère plus complexe, plus subtil, plus délicat, moins simpliste et moins sommaire. Il ne peut grossir ni alourdir le trait, vise au contraire in fine à alléger, cherchant pour cela l’interstice, le cœur, la faille.

Le réquisitoire prétend s’appuyer sur évidences et certitudes, la plaidoirie souvent ne peut miser que sur le doute. Elle est dans tous les sens du terme moins criante, en ce sens moins moutonnière.

Ici probablement le distinguo entre la bonne chanson « engagée » et l’autre, la médiocre : La première s’attelle à librement infléchir un auditoire moins conquis d’avance, la seconde martèle et règle son compte devant un public peu ou prou déjà acquis. La première est service à contre-courant, l’autre surfe sur sa rente.

L’une espère son utilité, sans raidir quiconque, pour cela respectueuse de tous. L’autre accable, se fait plaisir et se lorgne dans le miroir d’un entre-soi.

la boucherie-charcuterie

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

Un mot a un sens, parfois deux ou trois, rarement au-delà. Petit porte-monnaie de quatre sous, il autorise le commerce, c’est-à-dire l’évaluation, la mesure, l’échange.

Que chacun ne fiche que son billet, n’ait que billets à fourguer, et c’en est fini de l’échange, nul ne pouvant plus rendre la petite monnaie de sa pièce.

C’est donc du fait de la précise et modique valeur de chaque mot que tout échange est rendu possible. Si richesse il y a – d’utilité, de beauté, de sens – elle réside non dans le mot mais dans la phrase et le propos, autrement dit, comme gouttes d’eau filent un ruisseau, au bout d’un long et sinueux travail de déblaiement, d’orientation, d’assemblage… C’est l’art quel qu’il soit d’un métier.

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

Comment fait-on pour tordre le cou des mots ?

On dilate leur sémantique, on les gave, on les gonfle d’attributs qu’ils n’ont pas : il s’agit de rendre in fine la grenouille aussi grosse que le bœuf, simili égalité oblige. Ainsi de nos jours, et nos nuits, la poésie est partout et tout le monde est poète et artiste, au moins à ses heures.

On nous fera passer tôt ou tard un urinoir pour une œuvre d’art, et la manœuvre comme un suppositoire ; à moins que ça n’ait déjà été fait et que ceci depuis belle lunette explique cela.

On constatera quand même, à peine bizarrement, que personne ne songe à dire, écrire ou chanter que tout le monde est boucher-charcutier. On trouvera sans doute des auteurs de chansons spécialisés dans la terrine de mots, le pâté de vers et l’andouillette, mais… artistes ! Moyennant quoi, avec la meilleure intention de ne discriminer personne, effet boomerang, on place de facto le poète au-dessus du boucher et l’on déprécie implicitement face à celle d’un artiste toute autre activité, alors même que l’intitulé n’a que la modeste valeur d’un mot qui ne confère aucunement à lui seul la plus petite valeur ajoutée.

Cette dernière se forge éventuellement dans la pratique assidue et ici, pour chacun en son domaine, nulle discrimination ; le sot peut exceller.

La raison a la nuque raide.

harmonie

Les mots sont enveloppe et substance, à la fois fond et forme : forme par leur caractère, leur structure, leur accent tonique, leur sonorité, leur couleur même… ; fond par leur sens, possiblement pluriel, leur étymologie, leur racine et sève, c’est-à-dire leur transformation, donc leur chair, leur vécu, leur savoir.

Les mots ne résonnent ainsi pas seulement comme des coquilles ou des peaux mais également à travers l’écho de leur sémantique.

En chanson comme ailleurs, l’élégance d’une forme ne suffit pas – ou ne suffit pas durablement – si elle ne s’avère en phase avec une substantielle intériorité.

Tout l’art d’écrire réside par suite dans la plus grande harmonie entre forme et fond, autrement dit la complémentarité, la porosité, l’osmose entre ce qui résonne et ce qui raisonne.

Au plus les mots ont raisonné en nous, au plus peut-être peuvent-ils résonner au-delà de nous.

souffle

Il n’est probablement pas plus difficile de faire une mauvaise chanson qu’un mauvais roman, ça va juste moins vite pour ce dernier.

Une bonne chanson peut être longue à ne pas écrire, à chercher le bon angle, le fil pour démêler la pelote, la bonne entrée pour la bonne sortie du labyrinthe. Des jours secs à ne pas descendre un vers, hors la corbeille à papier.

La plume peut en prose digresser, remplir sans remplissage, développer des thèmes, sous-thèmes, des biais, des détours. Tout est matière exploitable.

L’écrivain peut écrire quotidiennement deux ou trois bonnes feuilles. L’auteur de chanson ne peut remplir chaque jour une bonne page, soit l’équivalent d’une miraculeuse bonne chanson par jour.

La prose est un art de potier qui donne forme à la glaise des mots pour en faire émerger une histoire, des personnages, un propos ; on ajoute. Le vers est une activité de sculpteur qui taille dans la pierre ou le bois brut d’une idée de départ ; on enlève.

Chanson et roman ne relèvent pas de la même mécanique, de la même exigence, du même souffle. L’une s’apparente à un 400 mètres, l’autre à un 5000 mètres et au-delà.

objectif

Amateur spectateur non pratiquant de patinage artistique, donc sans regard expert, je demeure en totale incapacité de faire la différence entre un salchow, un axel, une boucle piquée, un triple et un quadruple saut. Peu importe, c’est agréablement beau à regarder.

Par suite, je ne peux sérieusement poser sur un programme une note technique pas plus qu’artistique, n’ayant aucune compétence pour en distinguer les critères constitutifs : difficulté des figures, qualités d’exécution, de glisse, d’amplitude…
La différence de niveau entre les classés sixième et seizième des championnats du monde m’échappe ; il paraît pourtant qu’elle est objectivement de taille.

Toutefois, une note contient assurément en l’espèce une part de subjectivité, liée à la sensibilité des juges notamment, si bien que le septième pourrait parfois sans véritable scandale se voir attribuer la cinquième place. Il reste qu’en dehors de ces tractations de coulisses qui indûment en modifient quelquefois l’ordre, le podium d’un championnat du monde ne souffre généralement guère de contestation quant à la supériorité objective des trois médaillés.

Deux conséquences :
– Nul besoin d’être expert pour apprécier, encore que pouvoir observer plus finement la performance ajoute au plaisir.
– Artistique et technique – les deux sont liés – s’évaluent de manière principalement mais non exclusivement objective.

Conclusion : L’objectivité étant dans la chose considérée et la subjectivité dans la manière dont on considère la chose, le différentiel entre l’évaluation objective et l’appréciation subjective se déploie dans l’espace légitime mais non indéfiniment extensible du goût de chacun et en sort pour atteindre crescendo le seuil de la mauvaise foi, du préjugé, du parti-pris, de l’incompétence.

vers bouteille

Le papier ci-dessous a presque trois ans, je me demande s’il ne s’avérait pas un peu optimiste quant à la pérennité possible d’une chanson « mise en bouteille au Domaine ». Le mode de consommation de la musique ne cesse d’évoluer vers celui du buffet garni en libre accès. Les comportements individuels sont moins en cause que le modèle lui-même, ce dernier constituant un appel d’air – de chanson –  aux premiers. La création se porte bien – encore qu’il faudrait définir ce que l’on entend par « création » – , disons au moins que la production musicale n’a jamais été aussi fournie, et même consommée, librement consommée, tel le verre d’eau chez le cafetier du coin, ce qui n’abreuve guère le cafetier. Une chose, depuis trois ans, demeure sûre : « Il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Au sortir de la dernière guerre et pendant grosso modo les Trente Glorieuses, la filière musicale française s’est développée en mode artisanal. Des découvreurs de talents, des éditeurs de terrain, des patrons de labels indépendants, pas forcément philanthropes mais souvent d’abord passionnés par l’artistique, accompagnaient et aidaient des artistes à construire leur carrière. Ainsi sont apparus, tôt ou tard, les Brel, Brassens, Ferré, Nougaro… La diversité musicale couvrait un panel assez large, de Barbara à Sheila, de Béart à Hallyday, malgré une offre globalement resserrée. Plusieurs raisons : la technologie difficilement accessible à l’autoproduction, le nombre limité de producteurs, le nombre réduit de médias prescripteurs et diffuseurs (4 ou 5 radios GO, 2 ou 3 chaînes de télévision). Des artistes s’installaient, d’autres passaient le temps d’un tube de l’été et laissaient leur chaise musicale au suivant.

Les technologies numériques et l’internet on fait exploser ce modèle. En réalité, ils n’ont fait qu’accélérer un processus engagé dans les années 80 où le secteur artisanal de la musique s’est transformée en Industrie musicale. On a peu à peu assisté à une concentration de la filière et à l’émergence des Majors. La taille d’une maison de disque peut être un atout pour ses artistes (effet de levier, rapport de puissance avec les médias…) mais également un handicap quand s’installe un mécanisme sériel assez commun : lourdeur => inertie => appesantissement => conformisme => prise de risque zéro. Qui sont aujourd’hui les « successeurs » installés de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro…? Deux à coup sûr, Cabrel et Souchon, c’est-à-dire plus ou moins des sexagénaires dont le début de carrière date précisément des années 70. La porte s’est fermée derrière eux. Des artistes de vingt, trente ou quarante ans s’inscrivant dans cette lignée, il y en a, on les connaît, mais ils n’ont pas ou peu de visibilité grand public. Les maisons de disque ont dans ce contexte leur part de responsabilité mais ne sont malheureusement pas seules en cause. Elles ont aussi dû répondre à une demande qui s’est déplacée. Les « auteurs » des majors ont pour consigne d’élaborer a minima, c’est-à-dire d’écrire sec, sans images, sans travail sur la langue, bref, d’être accessibles. Texto.

Sans le numérique, sans l’internet, nombre d’artistes seraient incapables de produire et diffuser, même modestement, leurs chansons. La technologie est donc une chance offerte, en rien évidemment une garantie de « succès ». L’offre est conséquemment devenue pléthorique, réduisant encore la visibilité. Pourquoi une radio locale ou nationale programmerait-elle les chansons de certains artistes autoproduits et pas celles de centaines voire de milliers d’autres ? En supposant qu’elle se mette à les diffuser tous, leur tour revenant tous les 3 ou 6 mois ne ferait guère avancer leurs affaires. Le rôle des intermédiaires prescripteurs (journaux, radios, télés), qui filtrent la production, est donc prépondérant. On peut discuter leurs critères, pas leur sélectivité.

Quid de YouTube, Deezer et autre MusicMe dans ce tableau ? Ils fonctionnent sans sélectivité, en accès direct du consommateur au producteur. Mais qui dit non sélectivité dit principe du tuyau : plus le diamètre est large, moins le jet est puissant. Pour un artiste autoproduit, c’est une vitrine, mais d’un impact promotionnel limité. Pour un artiste plus ou moins « installé », la libre écoute gratuite et à loisir laisse entrevoir le risque d’un important manque à gagner.

Au bout de ce cycle de trente années, après les trente d’après-guerre, le temps de la poule aux disques d’or semble révolu. La technologie ne cesse d’évoluer et va modifier encore notre mode de consommation de la musique. A plus ou moins court terme, on pourra moyennant forfait modique disposer sur son autoradio, sa chaîne Hifi, son portable, son iPod…, bref, en tout lieu et à tout instant, de la programmation musicale que l’on aura sélectionnée. Ce mode de consommation courante, disons en « pichet », devrait raisonnablement conduire à l’inutilité du support CD et par suite à sa disparition progressive puisque toute chanson sera partout et à tout moment aisément accessible à l’écoute.

Mais…, la musique, et toute forme artistique en général, crée possiblement du lien, un lien affectif, singulier, privilégié, entre un public et son créateur. Les gens que nous aimons nous donnent envie d’avoir quelque chose d’eux. Un besoin de propriété au bon sens du terme, qui n’est pas accumulation indifférenciée mais goût de la chose en propre. Un lecteur n’éprouvera jamais un réel bonheur à lire sur un écran. « Lire, c’est être lu » [Georges Steiner], un acte intime, charnel, et le toucher du papier, le transport sur soi de l’objet participent de cette intimité et de cette relation à l’autre.

Pour des raisons analogues, la « dématérialisation » en cours de la musique ne se suffira pas à elle-même. Hors « pichet » de consommation courante, on peut espérer une place pour un « objet » musical au contour encore à déterminer, autre sans doute que celui du CD. Un objet plus personnalisé, plus typé, plus artisanal peut-être. Des vers de chansons en « bouteille du Domaine ».

Il reviendra alors aux artistes, à chaque artisan, de la définir ou la personnaliser. Parce qu’une chose au moins est sûre : il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît.

comme la lune

Et c’est pareil pour la chanson. Elle aussi connaît ses militants. Elle aussi entretient ses luttes. C’est que l’aimer ne suffit pas : il faut la défendre ! Raison pour laquelle un bon nombre de ses amateurs ou journalistes ou chroniqueurs entretient vis-à-vis d’elle un rapport singulier. Constamment sur le qui-vive, toujours prêts à en découdre, ils se battent pour « la chanson de qualité ». Elle est leur sacerdoce et leur marotte. Moins art pour eux que noble cause. Contingent de la marge, maquisards du bon goût, ils adoptent d’ailleurs volontiers une posture de résistants. C’est qu’eux ne sont pas dupes. Eux savent le danger. Et qu’il y a quelque chose à gagner dans les causes perdues d’avance. Au moins une bonne conscience, si ce n’est un peu de grandeur. Mais leur zèle est si puissant qu’il peut sembler suspect. Leur engagement si fort que je me demande parfois quel vide existentiel il peut bien vouloir combler. […] Autant de hurlements à la lune et de jérémiades qui finissent, il faut bien le dire, par tourner en rond et confiner au ridicule.

Extrait d’un remarquable billet « De chanson et du reste », signé Cyril C.Sarot, à lire en intégralité dans le Reims Oreille d’hiver 2013.

louis lucien pascal

« Aurai-je l’audace de vous demander votre avis, ressenti sur mon travail d’auteur compositeur ? »

La question sur ma messagerie me frappa moins par une quelconque audace que par sa simplicité, sa fraîcheur, sa candeur presque.

Je partis à la découverte : Louis Lucien Pascal

Une page, une seule, sans doute, j’imagine, à l’image du personnage. Tout est là, livré en vrac mais non jeté au hasard. Sous l’apparent désordre, une cohérence. Et un certain goût.

Le goût de la passion et de l’exigence qui façonnent ses chansons.

Une voix d’abord, agréablement chaude et grave, au service d’une interprétation au phrasé fluide intelligemment posé.

Un sens de la mélodie encore, pas si courant dans la chanson française dite à texte, doublé d’une élégante sobriété des arrangements.

Et des textes d’une patte saillante et affûtée dans une pâte pleine et ronde.

Une écoute ne suffit pas, dix pas davantage. On ne ramasse pas en se baissant les chansons de Louis Lucien Pascal. Il faudrait plutôt se hisser, comme pour sur la pointe des pieds entrevoir au-delà.

Ou en deçà.

les deux georges

Les mêmes initiales pour deux hommes apparemment très distants.

Brassens a cultivé son jardin, Bernanos labouré la terre.

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Ça fleure chez l’un la sciure et le copeau du luthier, chez l’autre le métal incandescent du haut-fourneau, la corde qui vibre et la lame qui n’oscille jamais, le roseau et le chêne, les rides d’un lac d’eau douce et de sacrées lames d’océan.

Mais le scepticisme de l’un et la foi de l’autre se rejoignent dans leur même absence d’illusion sur la nature humaine. Et pour cette raison le même refus forcené de se laisser embrigader.

Le constat lucide chez Brassens, l’espérance invincible chez Bernanos, que la beauté qui sauve le monde n’est pas vraiment de ce monde.

L’habitant qui œuvre malgré tout à en semer quelques graines et l’habité qui déverse en torrent leur eau d’irrigation.

« La prière est en somme la seule révolte qui se tienne debout » (Bernanos).

Les chansons de Brassens ne sont que cela : des prières aux hommes.

la moitié du chemin

L’heure venue a tout juste un an.

Au long de cette année j’ai décliné quelques sollicitations d’entretien visant à une sorte d’explication de texte des chansons de l’album. Il me semblait n’avoir rien à leur ajouter.

« On n’entre pas dans mes chansons comme dans un moulin », disait Brassens, qui considérait en outre que les gens devaient vers elles faire la moitié du chemin.

Je me demande si ce qu’un auteur peut dire de ses chansons n’est pas dans les mètres manquants de sa propre moitié de chemin. Il viendrait alors combler à l’oral ce qu’il n’a pu élaborer à l’écrit.

Inversement, au terme d’une démarche davantage aboutie, tout ce qui en sus pourrait être dit viendrait non pas déflorer ni même éclairer mais empiéter sur les pas libres de chacun.

Moitié-moité en somme, la condition pleine du partage.

poètes, vos partitions !

« De la musique avant toute chose », nous dit Verlaine.

Plus que de radios, de journaux, de médias, c’est souvent de musiques d’abord dont les chansons dites à texte manquent le plus cruellement pour se faire entendre.

En se proclamant chansons à texte, se supposent-t-elles à coup sûr et par principe chansons à mélodie, le texte seul requérant un supplément d’effort et d’exigence ?

Sans doute pas. Il est des mélodies aussi pauvres et navrantes que des textes de chansons dites de variété, et l’on ne voit guère de privilège à être unijambiste de la jambe droite ou gauche. La belle chanson marche sur ses deux pattes.

Charles Aznavour suggère que la musique est ce qui fait venir les gens, le texte ce qui les fait rester. De bon sens. Qu’on le veuille ou non, une chanson entre par l’oreille ; à défaut, elle risque de sortir par les yeux.

Ainsi passent sur les ondes et puis s’en vont des chansons de variété, quand celles dites à texte, elles, ne passent plus guère ; parce que les chansons ont mélodiquement besoin de faire venir les gens, leurs propos n’étant généralement pas d’une hauteur telle qu’ils puissent à eux seuls rassembler au-delà des cloches de leur chapelle.

Il est des tubes sans texte, aucun sans mélodie. La musique aussi s’écrit, et doit restituer celle des mots en se portant à leur hauteur. Le Léo Ferré populaire, grand-public, est celui de « Avec le temps » et  « C’est extra » comme est leur musique à la clé. La force d’un Brassens réside sans conteste dans la qualité également de ses compositions. La France de Ferrat doit autant à sa mélodie que le Brel d’Amsterdam. Et Nougaro revint avec Nougayork, et Souchon sut faire appel à Voulzy. Et de Béart le sens de la ritournelle.

On pourrait inversement énumérer nombre de plumes plombées, confinées derrière d’étroites grilles de trois accords. Ainsi s’avère pour un très grand nombre d’auditeurs la chanson à texte fréquemment ennuyeuse à l’écoute, son plus bel écrin – dans le meilleur des cas – étant alors d’un recueil la reliure et le papier.

Poètes, vos partitions !

les mots qui manquent

Il tient depuis peu dans les colonnes de Reims Oreille belle rubrique « De chanson et du reste » et ne dira mot des siennes.

Il est vrai que ses « textes sont originellement extérieurs, périphériques à la chanson » et qu’il n’est, toujours d’après lui, « ni poète, ni artiste ».

Albert Camus disait que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

Il s’agit dès lors de traquer les mots qui manquent, et c’est précisément le remarquable particularisme du travail d’auteur de Cyril C.Sarot. La contradiction n’est en partie qu’apparente, l’exigence laissant autant insatisfait de soi-même que détaché des termes et appellations génériques.

Le mot qui manque est un mot moins sûrement qu’une respiration entre les mots, entre les lignes un souffle, un élan. La plupart des auteurs emboîtent leurs mots, plus rares sont ceux laissant – recherchant – cet interstice où les mots gardent la parole, où la phrase, le vers, le propos peuvent déborder de leur cadre. On est alors loin de l’eau troublée pour laisser croire à sa profondeur. A l’air libre un ruisseau, non une canalisation.

Dans le cœur mis à nu
Qui s’offre et sans défense
L’atome un peu crochu
Qui fait la différence

J’ai apprécié l’artiste – pardon, l’auteur – avant de connaître le bonhomme, et les deux ne font qu’un. « Je ne sais où je vais, mais j’aurai su partir », écrit-il. Le propre du ruisseau.

Deux sites, Hors-chant et L’autrement dit, forment une élégante présentation de ses écrits et recueils où ses vers toujours ont cette musique intérieure qui permet de les goûter comme… des poèmes. Pour cette raison, dit autrement, ils sont plein chant.

On trouve en exergue de l’un de ses blogs cette citation d’Erik Satie : « C’est le musicien qui inventa l’art sublime d’abîmer la poésie. »

Avis aux compositeurs !

La barre est haute.

la bonne chanson

D’abord l’idée. Le cuisinier qui dans une marmite enfourne ses ingrédients sans avoir mijoté l’idée de son plat va au devant d’une étrange bouillie.

L’angle ensuite. Tout, peu ou prou, a déjà été cuisiné, on ne peut rechercher que des manières différentes de préparer, accommoder, amener à point dans une assiette des mêmes ingrédients de base. Il s’agit alors de trouver une direction, celle qui éloigne du mets recuit, recette éculée.

Le reste, tout le reste, est travail encore. Une route plus ou moins longue, plus ou moins âpre, qui dans tous les cas requiert un point de départ, deux ou trois étapes, un point d’arrivée. Ce tracé d’un itinéraire constitue une sorte de trame, un canevas, une charpente, un squelette qui donne à la démarche sa cohésion, sa cohérence, sa tenue.

Le faiseur de chanson de ce point de vue est un marcheur. Pas à pas, mot à mot, note à note, il avance. Destination en tête, il cherche son rythme, souffle et tempo, s’écarte, revient, déblaie, coupe, taille, aplanit, ajuste le trait, le tracé. Et regarde, fouine, cueille, creuse, marche en découvrant, découvre en marchant, hume et inspire, se laisse inspirer, observe, scrute, écrit. Et se réjouit, d’un plaisir souvent gage d’une avancée dans la bonne direction. A chaque obstacle son passage, sa solution ; si talent il y a, il est de les trouver, sans dévier.

A l’arrivée, au bout de la marche, comme une odeur de cuisine au seuil de la maison. Elle fleure bon dès l’intro, la bonne chanson.

le métier d’homme

L’artiste et le scientifique ont un point commun : ils cherchent. Que cherchent-ils ?

In fine, à rendre compte de leurs observations. Leurs perceptions du monde les conduisent à vouloir en modeler une représentation. De là pareillement les lois gravitationnelles de Newton ou les Quatre saisons de Vivaldi.

A ce stade, une distinction. La science tend à objectiver, ce que l’art ne peut faire. Le scientifique tente de proposer une explication objective d’une réalité extérieure, l’artiste essaye de restituer sa perception intérieure et subjective du réel.

Les lois de la gravitation sont antérieures à Newton, il en est le découvreur, pas l’inventeur. Inversement, le printemps, l’été, l’automne, l’hiver existaient bien avant Vivaldi mais ce dernier demeure le créateur d’une œuvre musicale qui ne lui préexistait pas. Un autre que Newton aurait avant lui pu découvrir les mêmes lois de la gravitation, un compositeur autre que Vivaldi n’aurait évidemment pas écrit la partition des Quatre saisons à l’identique.

Une théorie scientifique peut éventuellement prétendre à la représentation complète et exhaustive d’une réalité donnée, il n’en va de même d’aucune œuvre d’art.

Pourquoi ? Parce que la vérité est une et la beauté multiple.

Le scientifique est tenaillé d’abord par la recherche du vrai, l’artiste par celle du beau. Par des voies multiples, tous les scientifiques dans leur domaine cherchent la même et unique chose : la solution, la vraie. Cette solution, même provisoirement, constituera une forme d’aboutissement dont la validité des applications s’imposera à tous, de l’ordinateur au vaccin. L’oeuvre d’art, a contrario, n’a pas vocation à clore mais à ouvrir. Un artiste n’a rien de définitif à proposer, la beauté a mille facettes.

Est-ce à dire que le beau ne se soucie guère du vrai et inversement ? Allez dire cela à un artiste, à un scientifique ! Ils vous répondront que non, forcément. A quoi servirait le beau au service du mensonge, le vrai au service de la laideur ?

L’artiste recherche la belle exactitude de son trait, le scientifique l’exacte beauté de son équation. Beauté et vérité ont partie liée. « Le beau est la splendeur du vrai », disait Thomas d’Aquin.

C’est tout l’art du métier, d’artiste, de scientifique. Du métier d’homme.

de cendres et de roses

Y a des voix comme du bois dans l’âtre.

Ainsi celle gravement belle, chaude et toute intérieure de Mary Chapin Carpenter.

A proprement parler cette femme ne chante pas, elle s’efface derrière ses chansons et l’on n’entend plus qu’elle.

Chanter c’est parler en musique et il faut peut-être toute la tranquille assurance de son propos, adossée à un exigeant travail d’élaboration, pour n’avoir pas plus à élever le ton que les tonalités, sans mimer à l’inverse ces confidences marmonnées qui peinent à masquer un manque de souffle.

Une incise : étrangement, on ne voit guère d’équivalent féminin dans notre belle langue du pays de Chénier où nos piafs à gorge et à texte se croient fréquemment tenues de marteler leur chant, en affublant parfois leur lyrisme du tic de rouler les r comme l’océan sa mousse, le pendant masculin de cette rouroucoulade s’avérant également vérifié.

Mary Chapin Carpenter donc, songwriter américaine tendance country folk, d’un public en France confidentiel, trop, vient de sortir un album de roses et de cendres, et d’une flamme claire d’acacia : Ashes & Roses – mai 2012.

But I keep on going and I hope I’ve learned
More of what’s right than what’s wrong
It’s ashes and roses and time that burns
When you’re chasing what’s already gone
Ashes and roses and hearts that break
I tried so hard to be strong
But maybe my worries were not my first mistake
I’m chasing what’s already gone
 

Ces quelques vers pour à peine illustrer sa démarche et son écriture riche d’une dizaine d’albums, d’un réalisme en touches impressionnistes, souvent sobrement arrangés, toujours mélodieusement composés. Quelques titres de suggestion pour une éventuelle première approche à la découverte de son répertoire : Shelter of storms, Iceland, Mrs Hemingway, Grand Central Station, Between here and gone.

A écouter devant un feu de cheminée, ou n’importe où ailleurs. Capables d’envoyer quelques pensées grises en fumée, y a des voix qui pansent.

Des voix comme du bois dans l’âtre.

astronaute

Des gens qui écrivent, il y en a beaucoup et c’est très bien.

Des gens qui écrivent très bien, forcément il y en a beaucoup moins.

Des gens qui écrivent magnifiquement bien, qui savent tourner leur vers autrement qu’autour de leur petit cœur en chamade ou petit poing en bataille, il y en a comme des astronautes sur la lune.

A quoi les reconnaît-on ? Sans doute à la tension, la tenue et l’éclat conséquent de leurs vers sans aspérité ni remplissage, la force de leurs images et de leurs formules, l’intelligence de leurs angles, la justesse de leurs mots et la maille serrée de leurs déclinaisons.

Emmanuel Riboli est de ceux-là.

L’homme ne chante ni ne compose si bien que nombre de ses bijoux dorment encore dans leur écrin au fond d’un tiroir. Quelques-uns plus rarement ont trouvé à leur hauteur quelques belles mélodies signées notamment Laurent Gatz.

Elle a coché d’une croix tout ce qu’il leur restait à rire / Les bavoirs chocolat tachés de sourire [La veuve coquelicot]

La puissance d’image et de concision de ce dernier vers est de celle que l’on rencontre une fois peut-être toutes les mille chansons.

Une deuxième alors !

C’est p’t’être qu’y a plus d’interphone / Qu’elle laisse la f’nêtre ouverte / Bien qu’elle n’attende personne / Huguette [La vieille du rez-de-chaussée]

Titi parisien à gouaille provençale d’un joueur de pétanque, les approches sont originales, l’humour ferraille au carreau, pointe au bouchon, toujours sur la terre battue des hommes.

Propriétaire à la grecque / Tu la sens mon hypothèque / Au verso / Me dit mon banquier sournois / Puisque chez vous c’est chez moi / A bientôt [Les lunettes roses]

Vous m’demandez si j’l’ai connu / On partageait nos décibels / J’étais jeunot, un peu perdu / J’attaquais ma première bretelle / Comme lui j’avais pris pour perpète / Au bagne à casser des cailloux / La liberté c’est dans la tête / Quant à Cayenne c’est n’importe où [Mémoire d’un marteau-piqueur]

Nostalgie Country / John Wayne, Steve Mc Queen, Jack Pallance / Dégainaient à ma connaissance / Moins vite que moi / Nostalgie Country / Promis j’offre une récompense / A qui retrouvr’a mon enfance / Au coin du bois [Nostalgie Country]

On s’arrêtera là. Ses joyaux d’écriture restent à découvrir, où l’on observera à l’occasion que la marque des plus grands est d’être joyeusement détachés d’un pur formalisme, fût-il orthographique.

Ces gens-là passent au » Living » / Toi tu passes pour un crétin / Cherche pas tu « no speaking » / Saint-Germain / Ces gens vont boire un « Drink » / Toi tu rinces dans tous les bars / Cherche pas t’as que le standing / Saint-Lazare [Au Flore]

Mais quel standing !

iggy populaire

Il fut une époque pas si lointaine où auteur de chansons était un métier, quand nombre d’interprètes à présent s’imaginent qu’un peu de notoriété suffit à leur conférer une signature.

Il fut une époque où parolier nécessitait un savoir-faire, une exigence, un travail, quand désormais la mode et le nec plus ultra procèderaient plutôt de l’inconscient créateur, la tripe authentique, le spontané profond, pour in fine faire aux petits soins comme aux petits coins.

Il fut ainsi une époque où Pierre Delanoë et Claude Lemesle écrivaient des chansons pour Joe Dassin, sans prétention à la grande poésie ni aux grands engagements, des chansons grand-public, dites populaires, capables de descendre dans les plus petits recoins de rue et de s’y promener longtemps pour divertir, distraire, alléger un peu trois minutes qui auront passé plus vite.

Il est toujours une époque où ces chansons demeurent, avec dédain plus ou moins, classées dans la catégorie variété, crème à bronzer au mieux d’un été, en tube. Le temps pourtant a démontré le contraire.

Pierre Delanoé disait que, outre la mélodie, le texte, l’interprétation, il fallait à une chanson une construction techniquement parfaite, notamment dans la manière de poser les mots sur la musique, et que cette condition était celle de sa pérennité.
Les années ainsi ont donné un lustre à nombre de chansons de Joe Dassin.
L’une d’entre elles, « Et si tu n’existais pas », figure aux côtés de « La javanaise », « La vie en rose », « Les passantes » et « Syracuse » sur le dernier album d’Iggy Pop.

Quelle que soit la motivation de ce disque, c’est à la chanson française de qualité que le choix de ces titres rend justement hommage.

art mineur

L’expression « art mineur » appliquée à la chanson nous vient de Serge Gainsbourg, parce que disait-il – et on l’oublie un peu – elle ne nécessite pas d’initiation, au contraire par exemple de la peinture.
Et il est en effet avéré que tout un chacun – et c’est très bien ainsi – peut fredonner quelques notes et écrire quelques vers pour au final produire ce qu’il est convenu d’appeler une chanson.

On aurait toutefois pu faire remarquer à Gainsbourg qu’il en va de même de la peinture. Nombre d’entre nous taquine palettes et pinceaux sans se supposer Cézanne et Picasso, tant il va sans dire que c’est l’oeuvre qui fait l’artiste et non l’inverse.

Du « Poinçonneur des Lilas » à « Love on the beat », on perçoit moins chez Gainsbourg une évolution artistique qu’un profilage, disons, marchand. « J’écris des chansons pour faire de gros droits d’auteur, c’est aussi cynique que ça », disait-il. On peut dès lors se demander si son expression « art mineur » ne constitue pas une manière d’auto-justification de l’auto-dévaluation (c’est ç’la) de sa démarche artistique. Plutôt que « art mineur », l’expression idoine serait alors et davantage « art minoré ».

De même que le septième art a produit des chefs-d’oeuvre et des navets, il n’y a pas d’art majeur, seulement des œuvres, plus ou moins mineures, selon l’intention, le travail et le talent de leurs auteurs.

Le majeur réside moins dans l’art que dans ce qu’il cherche à approcher, à appréhender, à nous donner à voir. A vivre.

illusion

Dans un éditorial de La lettre de la Sacem, Claude Lemesle, grand auteur s’il en est, fait mention, sans en développer la notion, de « l’illusion du tous créateurs ».

Qu’est-ce donc qu’un créateur ?
Le carreleur, le pâtissier, le maçon, ne sont-ils pas des créateurs ? La plaidoirie d’un avocat, le geste réparateur du chirurgien, ne sont-ils pas des actes de création ? Le tourneur-fraiseur, le plombier, l’horticulteur, ne créent-ils pas ?

Une réflexion sur ces questions me semble devoir intégrer deux approches, qualitative et sémantique.

Qualitative : Il est clair qu’un mur pas droit, un ersatz de gâteau, un plaidoyer mal ficelé, un tuyau mal soudé, une chanson mal écrite… ne sont pas à proprement parler des créations. Pourquoi ? Parce qu’il est donné à tout le monde de faire n’importe quoi très mal. L’acte de créer suppose quand même une compétence, un savoir-faire, un minimum d’excellence.

Sémantique : Est-ce à dire que chacun est créateur dès lors qu’il exerce excellemment dans son domaine ?
C’est ici me semble-t-il que « l’illusion du tous créateurs » tend à opérer son tour de passe-passe. Une fois encore, on perd bien plus qu’on ne gagne à faire de certains mots des fourre-tout, à les gonfler de mille attributs qui les vident finalement de substance, de sens, d’information. Une fois de plus, le principe à la base est fait de bons sentiments. On ne veut pas discriminer, pas faire de différence (au nom d’une égale dignité mal comprise, mal fondée), et l’on décrète ainsi que tout le monde est créateur. Mais une fois qu’on a changé la sémantique, on n’a pas changé la réalité, qui revient toujours en boomerang. Tout le monde a son Bac, et après ?

Outre la qualité de l’œuvre ou de l’ouvrage, la création a à voir avec l’unicité. Le créateur est celui qui ne peut pas reproduire, qui redémarre toujours ex-nihilo, avec certes un savoir-faire acquis, mais également la contrainte de ne pas refaire à l’identique, surtout pas même, pas même en partie. Sinon, ce n’est plus de la création, mais de la reproduction, de la copie. L’inventeur seul est créateur, tout le monde ne l’est pas, et ce n’est pas bien grave. Tout le monde a d’autres atouts, qualités, talents.

Il demeure que le mot « créateur » n’est pas l’apanage exclusif des activités artistiques, même si dans tous les cas il relève finalement de l’art, l’art du métier. Celui d’un auteur ou d’un tourneur-fraiseur, créateur amoureux de pièces uniques.

la prose des jours

La chanson soi-disant engagée adopte quasi exclusivement la forme du réquisitoire, presque jamais celle de la plaidoirie, laquelle procède pourtant d’une au moins aussi grande – mais évidemment moins criante – soif de justice.

Et l’on voit ainsi, en chaire de vertu et robe de procureurs, de zélés guitareux – mais l’accordéon et le pipeau ne sont pas exclus – pendre à leurs cordes tout ce qui contrevient peu ou prou au sens aigu de leur morale, sans omettre le péril d’enfoncer quelques portes ouvertes, tout en se gardant bien d’en aborder quelques autres, d’un évitement partial ou prudent. On pourrait multiplier les exemples.

J’ai dit « morale » ? Pardon, « éthique », autrement dit une morale à géométrie variable puisque sans adossement à un absolu, éthique adaptable par soi-même à soi-même, en conscience, et pourquoi pas ? Croire au bien n’implique pas d’être toujours à même de parfaitement le définir, de l’accomplir encore moins.
Mais justement, sur cette base relativiste et incertaine où chacun par définition demeure relativement libre de son éthique, une éthique non pas fixée mais en permanence à rechercher, aussi bien à titre privé que dans la sphère publique, comment ces vertueux procureurs peuvent-ils fonder la valeur quasi-absolue de leur jugement, et plus souvent leurs sentences, assurés du bien et du vrai jusqu’à considérer comme illégitimes leurs contradicteurs relégués fréquemment au rang de scélérats, alors même que tout est relatif ? Ils ne nous le diront pas, et n’en tireront par suite aucune exigence de retenue, de mesure, de scrupule.

Second paradoxe d’une grande force comique, ces grands pourvoyeurs de chambres d’accusation se posent en chantres de la tolérance, et rebelles en sus, convaincus de tailler leurs petites banderoles agitées dans une étoffe pure de résistant.

Conséquemment, leur sectarisme s’étale au nom même du bel esprit si peu sectaire dont ils se réclament.

La sincérité de ces « mutins de Panurge » – savoureuse appellation de Philippe Muray – est moins en cause que leur immaturité patente, ou leur paresse intellectuelle, encore que faire courir dans les échines l’héroïque frisson d’une résistance, fut-elle de pacotille, présente en régime démocratique et temps de paix le double agrément de gonfler son âme et les rangs derrière soi.

« Il faut revenir à la prose des jours », disait après-guerre René Char, résistant dès la première heure. Non plus les jours noirs des clairs combats à mener contre la Bête absolue, mais ceux prosaïquement plus gris. Les combats, et leurs « combattants ».