avant-propos

Camus« L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. »

Albert CAMUS

Publicités

engagé

brassens« En réalité, je me suis engagé. Seulement, les mauvais esprits ou ceux qui sont dépourvus d’esprit ne s’en sont pas aperçus. Pour que les gens un peu imbéciles s’imaginent que vous êtes engagé, il faut que vous énonciez des faits, il faut que vous leur disiez, voilà : « je suis contre la peine de mort ». Moi, je n’ai pas dit « je suis contre la peine de mort », j’ai écrit Le gorille. »  G. BRASSENS

 

Bien des chansons de Brassens sont à ce titre des chansons engagées.

Elles le sont à sa manière, qui rejoint celle d’un La Fontaine. Son humanisme fait de lui de facto un moraliste, en aucune manière un moralisateur. La différence ? Il ne se suppose pas au-dessus d’autrui au point de se sentir légitime à lui faire la leçon. Il la propose en partage, ténue et soucieuse de ne pas indisposer, laissant chacun libre, sans se voir mis à l’index, de l’accueillir ou pas.

Au premier degré, un décor, des personnages, une histoire. En filigrane du texte ou seulement en un vers, quelque chose de plus que la chose dite, quelque chose de non expliqué, encore moins asséné, juste suggéré.

Rien de frontal donc dans les chansons « engagées » de Georges Brassens. Elles ne forgent pas un réquisitoire, s’apparentent plutôt à une plaidoirie. Ce dernier exercice s’avère plus complexe, plus subtil, plus délicat, moins simpliste et moins sommaire. Il ne peut grossir ni alourdir le trait, vise au contraire in fine à alléger, cherchant pour cela l’interstice, le cœur, la faille.

Le réquisitoire prétend s’appuyer sur évidences et certitudes, la plaidoirie souvent ne peut miser que sur le doute. Elle est dans tous les sens du terme moins criante, en ce sens moins moutonnière.

Ici probablement le distinguo entre la bonne chanson « engagée » et l’autre, la médiocre : La première s’attelle à librement infléchir un auditoire moins conquis d’avance, la seconde martèle et règle son compte devant un public peu ou prou déjà acquis. La première est service à contre-courant, l’autre surfe sur sa rente.

L’une espère son utilité, sans raidir quiconque, pour cela respectueuse de tous. L’autre accable, se fait plaisir et se lorgne dans le miroir d’un entre-soi

la boucherie-charcuterie

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

Un mot a un sens, parfois deux ou trois, rarement au-delà. Petit porte-monnaie de quatre sous, il autorise le commerce, c’est-à-dire l’évaluation, la mesure, l’échange.

Que chacun ne fiche que son billet, n’ait que billets à fourguer, et c’en est fini de l’échange, nul ne pouvant plus rendre la petite monnaie de sa pièce.

C’est donc du fait de la précise et modique valeur de chaque mot que tout échange est rendu possible. Si richesse il y a – d’utilité, de beauté, de sens – elle réside non dans le mot mais dans la phrase et le propos, autrement dit, comme gouttes d’eau filent un ruisseau, au bout d’un long et sinueux travail de déblaiement, d’orientation, d’assemblage… C’est l’art quel qu’il soit d’un métier.

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

Comment fait-on pour tordre le cou des mots ?

On dilate leur sémantique, on les gave, on les gonfle d’attributs qu’ils n’ont pas : il s’agit de rendre in fine la grenouille aussi grosse que le bœuf, simili égalité oblige. Ainsi de nos jours, et nos nuits, la poésie est partout et tout le monde est poète et artiste, au moins à ses heures.

On nous fera passer tôt ou tard un urinoir pour une œuvre d’art, et la manœuvre comme un suppositoire ; à moins que ça n’ait déjà été fait et que ceci depuis belle lunette explique cela.

On constatera quand même, à peine bizarrement, que personne ne songe à dire, écrire ou chanter que tout le monde est boucher-charcutier. On trouvera sans doute des auteurs de chansons spécialisés dans la terrine de mots, le pâté de vers et l’andouillette, mais… artistes ! Moyennant quoi, avec la meilleure intention de ne discriminer personne, effet boomerang, on place de facto le poète au-dessus du boucher et l’on déprécie implicitement face à celle d’un artiste toute autre activité, alors même que l’intitulé n’a que la modeste valeur d’un mot qui ne confère aucunement à lui seul la plus petite valeur ajoutée.

Cette dernière se forge éventuellement dans la pratique assidue et ici, pour chacun en son domaine, nulle discrimination ; le sot peut exceller.

La raison a la nuque raide.

harmonie

Les mots sont enveloppe et substance, à la fois fond et forme : forme par leur caractère, leur structure, leur accent tonique, leur sonorité, leur couleur même… ; fond par leur sens, possiblement pluriel, leur étymologie, leur racine et sève, c’est-à-dire leur transformation, donc leur chair, leur vécu, leur savoir.

Les mots ne résonnent ainsi pas seulement comme des coquilles ou des peaux mais également à travers l’écho de leur sémantique.

En chanson comme ailleurs, l’élégance d’une forme ne suffit pas – ou ne suffit pas durablement – si elle ne s’avère en phase avec une substantielle intériorité.

Tout l’art d’écrire réside par suite dans la plus grande harmonie entre forme et fond, autrement dit la complémentarité, la porosité, l’osmose entre ce qui résonne et ce qui raisonne.

Au plus les mots ont raisonné en nous, au plus peut-être peuvent-ils résonner au-delà de nous.

souffle

Il n’est probablement pas plus difficile de faire une mauvaise chanson qu’un mauvais roman, ça va juste moins vite pour ce dernier.

Une bonne chanson peut être longue à ne pas écrire, à chercher le bon angle, le fil pour démêler la pelote, la bonne entrée pour la bonne sortie du labyrinthe. Des jours secs à ne pas descendre un vers, hors la corbeille à papier.

La plume peut en prose digresser, remplir sans remplissage, développer des thèmes, sous-thèmes, des biais, des détours. Tout est matière exploitable.

L’écrivain peut écrire quotidiennement deux ou trois bonnes feuilles. L’auteur de chanson ne peut remplir chaque jour une bonne page, soit l’équivalent d’une miraculeuse bonne chanson par jour.

La prose est un art de potier qui donne forme à la glaise des mots pour en faire émerger une histoire, des personnages, un propos ; on ajoute. Le vers est une activité de sculpteur qui taille dans la pierre ou le bois brut d’une idée de départ ; on enlève.

Chanson et roman ne relèvent pas de la même mécanique, de la même exigence, du même souffle. L’une s’apparente à un 400 mètres, l’autre à un 5000 mètres et au-delà.

objectif

Amateur spectateur non pratiquant de patinage artistique, donc sans regard expert, je demeure en totale incapacité de faire la différence entre un salchow, un axel, une boucle piquée, un triple et un quadruple saut. Peu importe, c’est agréablement beau à regarder.

Par suite, je ne peux sérieusement poser sur un programme une note technique pas plus qu’artistique, n’ayant aucune compétence pour en distinguer les critères constitutifs : difficulté des figures, qualités d’exécution, de glisse, d’amplitude…
La différence de niveau entre les classés sixième et seizième des championnats du monde m’échappe ; il paraît pourtant qu’elle est objectivement de taille.

Toutefois, une note contient assurément en l’espèce une part de subjectivité, liée à la sensibilité des juges notamment, si bien que le septième pourrait parfois sans véritable scandale se voir attribuer la cinquième place. Il reste qu’en dehors de ces tractations de coulisses qui indûment en modifient quelquefois l’ordre, le podium d’un championnat du monde ne souffre généralement guère de contestation quant à la supériorité objective des trois médaillés.

Deux conséquences :
– Nul besoin d’être expert pour apprécier, encore que pouvoir observer plus finement la performance ajoute au plaisir.
– Artistique et technique – les deux sont liés – s’évaluent de manière principalement mais non exclusivement objective.

Conclusion : L’objectivité étant dans la chose considérée et la subjectivité dans la manière dont on considère la chose, le différentiel entre l’évaluation objective et l’appréciation subjective se déploie dans l’espace légitime mais non indéfiniment extensible du goût de chacun et en sort pour atteindre crescendo le seuil de la mauvaise foi, du préjugé, du parti-pris, de l’incompétence.

vers bouteille

Le papier ci-dessous a presque trois ans, je me demande s’il ne s’avérait pas un peu optimiste quant à la pérennité possible d’une chanson « mise en bouteille au Domaine ». Le mode de consommation de la musique ne cesse d’évoluer vers celui du buffet garni en libre accès. Les comportements individuels sont moins en cause que le modèle lui-même, ce dernier constituant un appel d’air – de chanson –  aux premiers. La création se porte bien – encore qu’il faudrait définir ce que l’on entend par « création » – , disons au moins que la production musicale n’a jamais été aussi fournie, et même consommée, librement consommée, tel le verre d’eau chez le cafetier du coin, ce qui n’abreuve guère le cafetier. Une chose, depuis trois ans, demeure sûre : « Il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Au sortir de la dernière guerre et pendant grosso modo les Trente Glorieuses, la filière musicale française s’est développée en mode artisanal. Des découvreurs de talents, des éditeurs de terrain, des patrons de labels indépendants, pas forcément philanthropes mais souvent d’abord passionnés par l’artistique, accompagnaient et aidaient des artistes à construire leur carrière. Ainsi sont apparus, tôt ou tard, les Brel, Brassens, Ferré, Nougaro… La diversité musicale couvrait un panel assez large, de Barbara à Sheila, de Béart à Hallyday, malgré une offre globalement resserrée. Plusieurs raisons : la technologie difficilement accessible à l’autoproduction, le nombre limité de producteurs, le nombre réduit de médias prescripteurs et diffuseurs (4 ou 5 radios GO, 2 ou 3 chaînes de télévision). Des artistes s’installaient, d’autres passaient le temps d’un tube de l’été et laissaient leur chaise musicale au suivant.

Les technologies numériques et l’internet on fait exploser ce modèle. En réalité, ils n’ont fait qu’accélérer un processus engagé dans les années 80 où le secteur artisanal de la musique s’est transformée en Industrie musicale. On a peu à peu assisté à une concentration de la filière et à l’émergence des Majors. La taille d’une maison de disque peut être un atout pour ses artistes (effet de levier, rapport de puissance avec les médias…) mais également un handicap quand s’installe un mécanisme sériel assez commun : lourdeur => inertie => appesantissement => conformisme => prise de risque zéro. Qui sont aujourd’hui les « successeurs » installés de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro…? Deux à coup sûr, Cabrel et Souchon, c’est-à-dire plus ou moins des sexagénaires dont le début de carrière date précisément des années 70. La porte s’est fermée derrière eux. Des artistes de vingt, trente ou quarante ans s’inscrivant dans cette lignée, il y en a, on les connaît, mais ils n’ont pas ou peu de visibilité grand public. Les maisons de disque ont dans ce contexte leur part de responsabilité mais ne sont malheureusement pas seules en cause. Elles ont aussi dû répondre à une demande qui s’est déplacée. Les « auteurs » des majors ont pour consigne d’élaborer a minima, c’est-à-dire d’écrire sec, sans images, sans travail sur la langue, bref, d’être accessibles. Texto.

Sans le numérique, sans l’internet, nombre d’artistes seraient incapables de produire et diffuser, même modestement, leurs chansons. La technologie est donc une chance offerte, en rien évidemment une garantie de « succès ». L’offre est conséquemment devenue pléthorique, réduisant encore la visibilité. Pourquoi une radio locale ou nationale programmerait-elle les chansons de certains artistes autoproduits et pas celles de centaines voire de milliers d’autres ? En supposant qu’elle se mette à les diffuser tous, leur tour revenant tous les 3 ou 6 mois ne ferait guère avancer leurs affaires. Le rôle des intermédiaires prescripteurs (journaux, radios, télés), qui filtrent la production, est donc prépondérant. On peut discuter leurs critères, pas leur sélectivité.

Quid de YouTube, Deezer et autre MusicMe dans ce tableau ? Ils fonctionnent sans sélectivité, en accès direct du consommateur au producteur. Mais qui dit non sélectivité dit principe du tuyau : plus le diamètre est large, moins le jet est puissant. Pour un artiste autoproduit, c’est une vitrine, mais d’un impact promotionnel limité. Pour un artiste plus ou moins « installé », la libre écoute gratuite et à loisir laisse entrevoir le risque d’un important manque à gagner.

Au bout de ce cycle de trente années, après les trente d’après-guerre, le temps de la poule aux disques d’or semble révolu. La technologie ne cesse d’évoluer et va modifier encore notre mode de consommation de la musique. A plus ou moins court terme, on pourra moyennant forfait modique disposer sur son autoradio, sa chaîne Hifi, son portable, son iPod…, bref, en tout lieu et à tout instant, de la programmation musicale que l’on aura sélectionnée. Ce mode de consommation courante, disons en « pichet », devrait raisonnablement conduire à l’inutilité du support CD et par suite à sa disparition progressive puisque toute chanson sera partout et à tout moment aisément accessible à l’écoute.

Mais…, la musique, et toute forme artistique en général, crée possiblement du lien, un lien affectif, singulier, privilégié, entre un public et son créateur. Les gens que nous aimons nous donnent envie d’avoir quelque chose d’eux. Un besoin de propriété au bon sens du terme, qui n’est pas accumulation indifférenciée mais goût de la chose en propre. Un lecteur n’éprouvera jamais un réel bonheur à lire sur un écran. « Lire, c’est être lu » [Georges Steiner], un acte intime, charnel, et le toucher du papier, le transport sur soi de l’objet participent de cette intimité et de cette relation à l’autre.

Pour des raisons analogues, la « dématérialisation » en cours de la musique ne se suffira pas à elle-même. Hors « pichet » de consommation courante, on peut espérer une place pour un « objet » musical au contour encore à déterminer, autre sans doute que celui du CD. Un objet plus personnalisé, plus typé, plus artisanal peut-être. Des vers de chansons en « bouteille du Domaine ».

Il reviendra alors aux artistes, à chaque artisan, de la définir ou la personnaliser. Parce qu’une chose au moins est sûre : il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets. C’est même à ça qu’on les reconnaît.

comme la lune

Et c’est pareil pour la chanson. Elle aussi connaît ses militants. Elle aussi entretient ses luttes. C’est que l’aimer ne suffit pas : il faut la défendre ! Raison pour laquelle un bon nombre de ses amateurs ou journalistes ou chroniqueurs entretient vis-à-vis d’elle un rapport singulier. Constamment sur le qui-vive, toujours prêts à en découdre, ils se battent pour « la chanson de qualité ». Elle est leur sacerdoce et leur marotte. Moins art pour eux que noble cause. Contingent de la marge, maquisards du bon goût, ils adoptent d’ailleurs volontiers une posture de résistants. C’est qu’eux ne sont pas dupes. Eux savent le danger. Et qu’il y a quelque chose à gagner dans les causes perdues d’avance. Au moins une bonne conscience, si ce n’est un peu de grandeur. Mais leur zèle est si puissant qu’il peut sembler suspect. Leur engagement si fort que je me demande parfois quel vide existentiel il peut bien vouloir combler. […] Autant de hurlements à la lune et de jérémiades qui finissent, il faut bien le dire, par tourner en rond et confiner au ridicule.

Extrait d’un remarquable billet « De chanson et du reste », signé Cyril C.Sarot, à lire en intégralité dans le Reims Oreille d’hiver 2013.